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23 juillet 2016

Quand Louis Gallois doute de l’esprit civique des entreprises ! Et reconnaît que la RSE peut être prise au sérieux…

Examen de conscience d’un grand patron du CAC 40


Pour la première fois, figure emblématique de la conduite « responsable » des entreprises et grand acteur de la politique industrielle publique, Louis Gallois s’est exprimé sur le sujet de la RSE* devant un aéropage de députés de gauche, en professant deux convictions : « les entreprises n’ont pas l’esprit civique et ne l’auront jamais », dit-il d’une part et d’autre part, considérant que les progrès récents faits en RSE ne sont dus qu’aux pressions, il « constate une évolution avec plus de consistance et de contrôle ; la RSE est prise au sérieux par les dirigeants qui voient une part de leur salaire conditionné à des objectifs », reconnaît-il.

…regretter qu’une régulation publique mondiale ne soit pas plus effective sur le sujet, capable de préférer le pilotage de Danone plutôt que celui de Gazprom quand il s’agit de penser l’avenir des territoires ou de la planète…

Cet avis, venant d’un président d’entreprise qui a toujours porté au plus haut niveau l’intérêt collectif et dont l’éthique personnelle inspire le plus grand respect, pourrait constituer un jugement définitif au sujet de la RSE : il faut que la société civile continue de la réclamer et ne comptons pas sur les entreprises pour la mettre dans leurs objectifs prioritaires ! L’ordre économique est affaire politique et que les entrepreneurs s’en prennent à eux-mêmes, pourrait-on en conclure ! La discussion actuelle sur le pouvoir des AG concernant la rémunération des dirigeants, semble lui donne raison a priori….

On s’autorisera pour autant une critique de cette analyse en s’appuyant sur d’autres chefs d’entreprise, ayant aussi une grande autorité économique et morale – Olivier Lecerf et Bertrand Collomb qui ont forgé l’engagement de Lafarge, Henri Lachmann celui de Schneider, Antoine et Franck Riboud celui de Danone, François et Edouard Michelin celui de Michelin ou encore Xavier Fontanet, celui d’Essilor, Claude Bebear ou Henri de Castries celui d’Axa – et qui n’ont eu besoin d’aucune contrainte pour décider une ligne sociétale dans leur prise de décision et qui se sont dotés par eux-mêmes d’une doctrine de responsabilité reconnue par leurs résultats, dans de nombreux champs d’engagement, allant de la diversité à l’environnement, de l’attention aux populations précaires à la bonne gouvernance. On est au-delà de « l’esprit civique » de leur part ; ils s’inscrivent dans une vision d’entreprise qui sait qu’elle ne peut réussir que dans un contexte systémique qui ne se dérègle pas et auquel il faut apporter autant qu’on le peut, de « la durabilité » au sens large. La politique RSE procède d’une pensée économique et ne se confond pas avec une bonne pratique altruiste, s’il faut encore le rappeler 40 ans après l’énoncé des premiers principes de « conduite responsable des affaires » par l’OCDE qui a explicité ce que devait être « une géopolitique de la co-régulation ».

Que l’économie de marché libérale fasse de la performance actionnariale l’objectif ultime de l’entreprise – ce que rappelle Louis Gallois – nul ne le nie et c’est encore plus vrai dans une période où les opportunités de croissance se renouvellent et où les choix d’investissement sont complexes. La pression sociétale externe à laquelle Louis Gallois accorde du pouvoir ne change pas cet objectif ; elle ne fait que poser des contraintes d’intérêt commun, souhaitables pour beaucoup, parfois trop radicalement pour être bien applicables et appliquées ; elles pèsent surtout sur les firmes issues de pays où la légalité et la conscience publique sont effectives. Est-ce à dire qu’il faut fonder tout l’avenir de la régulation sur l’obligation légale et l’universaliser ? Pour partie sûrement, en vue de formaliser un socle légal universel et judiciarisé applicable à toutes les grandes entreprises qui commercent dans le monde. En attendant, on rappellera humblement au Président du conseil de surveillance de PSA que la RSE est une construction volontaire d’entrepreneurs engagés qui décident d’aller au-delà des régulations et qui mettent au point des contrôles internes sur leur périmètre élargi, des démarches d’achats partenariales, des stratégies d’accompagnement social et une nouvelle offre « éco-conçue » et partagée avec leurs parties prenantes, pour créer le modèle économique de demain le plus en phase avec la demande sociale, environnementale et sociétale où ils exercent leur activité. L’entrepreneur a le choix de la vitesse de cette mutation, de ses modalités et de sa perspective. Il peut librement jouer cette carte ou en rester au schéma ancien, le légal, rien que le légal ! Le secteur automobile découvre cette évolution et a du mal à se l’approprier alors que d’autres ont anticipé cette vision durable des modèles et la mettent en pratique plus fortement déjà. Rien n’oblige la nouvelle présidente du groupe Engie à accentuer aussi clairement son engagement dans l’économie décarbonée et décentralisée, comme elle l’a fait lors de sa prise de fonction, si ce n’est sa volonté d’en faire un choix de compétitivité. Rien n’oblige Bouygues ou Veolia à devenir les leaders de la ville durable, si ce n’est l’alliance bien comprise de leur intérêt et de leur responsabilité. La rationalité politique a son poids mais la volonté entrepreneuriale a encore ses marges de manoeuvre. En fait, il y a autant de « stratégies RSE » aujourd’hui que de cultures dirigeantes, selon qu’elles se positionnent autour de deux paramètres fondamentaux : un rapport à la régulation qu’on subit ou qu’on cherche à construire, d’une part et d’autre part un rapport à « la durabilité du monde », à laquelle on accorde plus ou moins d’importance. On peut isoler trois familles de dirigeants par rapport à cette relation au monde et à l’entreprise : « les technologues » misent tout sur leur métier et acceptent le contexte sociétal comme il est, sans se poser plus de question, en jouant sur la compétitivité de leur offre, tant que cela marche ; « les joueurs » font le pari du court terme et ne voient dans le contexte sociétal qu’une contrainte qu’il convient de minimiser avec tous les outils d’influence à leur disposition, quitte à s’opposer à la société civile, pour gagner ce qu’ils peuvent gagner ; « les bâtisseurs » enfin, misent sur leur offre et sur la relation durable à la société pour créer un cadre de croissance qui va le plus loin possible, en inventant des outils de co-construction qui confèrent une attractivité méritée à leur marque, dont ils savent qu’elle leur survivra. En fait, on peut aussi classer les chefs d’entreprise sur une échelle de compréhension de l’enjeu sociétal, qui part de l’assimilation ancienne de la RSE à la philanthropie et qui va jusqu’à son modèle actuel de transformation durable, en passant par des approches mixtes, selon les niveaux de maturité de chacun.

Certes, Louis Gallois est trop réaliste pour savoir qu’on ne peut attendre le changement de la régulation économique de la seule bonne volonté des entreprises ; il sous-estime pour autant la capacité de ces dernières à l’influencer, pour celles qui le veulent et s’y attaquent, eu égard à leur poids sur le réel, afin d’en tirer une différenciation et une dynamique d’innovation forte. L’intégration du prix du carbone pour changer l’offre énergétique devra plus aux initiatives du business qu’aux audaces diplomatiques des grands Etats. Et c’est Harvard et des investisseurs et aucun acteur public qui conduisent aujourd’hui la communauté économique à mettre 20% de note extra-financière dans le calcul des performances etc…Le volontarisme RSE existe et on peut le rencontrer tous les jours dans les PME et dans des contextes inattendus, ce qui n’empêche pas de regretter qu’une régulation publique mondiale ne soit pas plus effective sur le sujet, capable de préférer le pilotage de Danone plutôt que celui de Gazprom quand il s’agit de penser l’avenir des territoires ou de la planète…Dire que seule la loi et les ONG peuvent changer le monde est une vision géopolitique binaire qui a sa limite ; la collaboration entre acteurs économiques et socio-politiques est probablement plus puissante et surtout plus « durable » au sens où elle ne mise pas tout sur la dichotomie des rôles : le bien commun aux Etats qui le gèrent (mal) comme chacun sait et aux entreprises les services productifs au gré des ROI ! Dans son traité du bien commun, notre Prix Nobel d’économie, Jean Tirole, nous fait sortir de cette tentation manichéenne : « on a les politiques économiques que l’on mérite », dit-il ; l’économie est une des clefs pour atteindre l’intérêt général en faisant que l’intérêt personnel rejoigne l’intérêt collectif ». La RSE, comprise enfin comme l’objectif de durabilité macro-économique, porté par l’entreprise, ne poursuit que cet objectif de conciliation. La voie inverse mène à l’échec.